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La Marche de E.L. Doctorow, Editions de l'Olivier
 

Un nouveau Monde

Ils arrivent ! Le mot d’ordre s’est répandu à travers les plaines de Georgie. Les soldats de l’Union poursuivent sans répit leur marche à travers les états du vieux Sud esclavagiste, pillant chaque nouvelle ville traversée. Le général Sherman dirige une armée de 60 000 hommes à laquelle se joint bientôt une immense marée humaine hétéroclite, prostituées, bandits de grand chemin, esclaves tout juste affranchis, une foule bercée par l’espoir d’un monde meilleur…

L’Histoire en marche ne peut plus s’arrêter dans ce livre singulier signé E.L. Doctorow. L’auteur questionne les fondements de l’Amérique d’aujourd’hui en s’attachant à entremêler le destin d’une multitude de personnages pris sous le feu des derniers jours de la guerre de Sécession. L’aristocratie sudiste perd progressivement ses privilèges, spoliée par les généraux de l’Union. Impuissants, ses représentants observent leurs certitudes s’effondrer. Leurs esclaves retrouvent ainsi une liberté amère car rien ne peut faire oublier la terrible expérience qu’ils ont vécue.

E.L. Doctorow expose sans fioritures les contradictions des vainqueurs. L’Union se bat contre les confédérés moins pour la liberté des esclaves que pour faire main basse sur les richesses du Sud dans une métaphore subtile qui renvoie à la récente intervention américaine en Irak. Les soldats yankees n’ont rien des libérateurs tant attendus. Certains affichent encore des préjugés racistes, d’autres se complaisent dans leurs manières déplacées, bien décidés à profiter de la situation.

Fondamentalement, la victoire de l’Union ne change rien à la situation et dans une scène tragique, Pearl, jeune fille noire à la peau blanche enrôlée parmi les troupes de l’Union, observe résignée l’énorme campement où se réfugient ses anciens compagnons d’infortune, des esclaves laissés dans le dénuement le plus complet après le pillage des plantations de leurs maîtres.

La victoire est ambiguë. Les forces vives de la nation se sont en effet bêtement consumées et le président Lincoln incarne un pays plus que jamais divisé. Pourtant, rien ne distingue vraiment les soldats de l’Union des confédérés, ces derniers allant jusqu’à prendre les couleurs de leurs adversaires au cours d’une bataille pour semer le trouble parmi les rangs ennemis et illustrer à quel point cette guerre fut aberrante.

La guerre relatée par E.L. Doctorow apparaît au grand jour dans toute sa barbarie, débarrassée de tout idéalisme, une rage de masse insensée coupée de toute cause, de tout idéal, de tout principe moral. Gris comme bleus, les uniformes tombent de tous les côtés. Dans la fureur des champs de bataille, E.L. Doctorow dépeint une étonnante galerie de personnages. Rescapés de combats meurtriers, ils n’en gardent pas moins une poignante humanité qui résonne à chaque page d’un livre magnifique dans lequel E.L. Doctorow donne une tragique réalité à leurs contradictions.

Editions de l'Olivier, 382 pages, 22 euros
J.H.D. 

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